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Mercredi 26 Juillet 2017

Marc Halévy Philosophe et physicien

Qui sera le "nous" de demain ?

Publié Le 02.05.2017 À 17H23
Qui sera le "nous" de demain ?

Les appartenances évoluent. Celles d'aujourd'hui et d'hier sont déjà presque mortes…

(…) La modernité, depuis les "Lumières", ne jura que par la voie intégrative : humanisme, universalisme, multiculturalisme, internationalisme, républicanisme, laïcisme, démocratisme, égalitarisme, droit-de-l'hommisme, humanitarisme, antiracisme, etc…

Mais notre époque, lassée sans doute par ce déséquilibre idéologique et consciente des dégâts terribles causés par cet entropisme délétère (l'entropie, lorsqu'elle triomphe, engendre la déliquescence, la désagrégation, la dégénérescence, la décadence et la mort), a initié un retour de balancier vers une individuation forte qui se cherche : individualisme, nombrilisme, narcissisme, différentialisme, spécisme, tribalisme, communautarisme, nationalisme, xénophobie, isolationnisme, quête d'identité personnelle ou nationale, etc…

Au point qu'aujourd'hui, ces deux pôles deviennent les symboles d'une incompatibilité idéologique grave et d'une quasi-guerre civile entre apologie entropique (bien-pensance boboïste, surtout à gauche) et salut néguentropique (réaffirmation d'une identité, surtout à droite).

« La notion d’appartenance a changé de nature avec la révolution numérique »

(…) Le problème est maintenant de définir une base positive pour construire cette nouvelle individuation qui doit, nécessairement, émerger pour pallier les inexcusables excès, depuis deux siècles, d'une intégration, imposée idéologiquement, mais si stérilisante et castratrice.

Et lorsqu'il s'agit de refonder quelque chose d'essentiel, le réflexe est d'aller rechercher les modèles d'antan. En l'occurrence : l'individu pur, ou la famille, ou la tribu, ou le village ou quartier, ou la bande, ou la secte, ou la classe sociale, ou la nation, ou la langue, ou la race, ou la religion, etc… Tout cela est obsolète !

Bref : il faut redéfinir, de façon adéquate et compatible avec la mutation paradigmatique en cours, la cellule communautaire de référence pour l'avenir, en se souvenant que la notion d'appartenance a complètement changé de nature depuis la révolution numérique et l'avènement de la Toile.

Quel sera mon "prochain" (celui qui m'est proche) demain ? (…) D'abord, celui que j'ai choisi pour tel. La Toile permet de se libérer des "contraintes de civilité" auxquelles obligeaient la proximité géographique du même village, du même quartier. (…) Mais encore ?

L'exemple de l'Union Européenne est assez typique. L'Europe des Nations est une catastrophe. Mais la continentalisation techno-économique étant une réalité, une autre Europe devra émerger sous la forme d'un réseau de bassins socio-économiques cohérents, où les Etats-nations n'auront plus aucun rôle. Mais qu'est-ce qu'un "bassin socio-économique cohérent" ? Revoilà posée la question de fond : quels seront les vrais critères d'appartenance et donc de fédération, d'engagement, d'implication et de mutualisation pour demain ?

« En abolissant l'espace et le temps, la révolution numérique rend insuffisantes et parfois obsolètes, les structures collectives fondées sur la géographie et/ou sur l'histoire »

Quelles vont être les structures intermédiaires entre une humanité globalisée (mais ni mondialisée, ni américanisée) et l'individu libéré (mais ni isolé, ni déifié) ? Il me paraît clair que ces structures intermédiaires ne seront pas politiques : les Etats-Nations ne font déjà plus recette que pour quelques archaïques momifiés. Mais pas seulement : en abolissant l'espace et le temps, la révolution numérique rend insuffisantes et parfois obsolètes, les structures collectives fondées sur la géographie et/ou sur l'histoire. Ce n'est plus ni dans le lieu, ni dans le folklore qu'il faudra espérer ancrer les appartenances de base de demain.

Même les appartenances culturelles fondées essentiellement sur les collectivités linguistiques ne seront plus fondamentales : avec l'avènement prochain des traducteurs automatiques fiables, la langue elle-même ne sera plus un vrai critère de différenciation.

En revanche, les appartenances spirituelles ont le vent en poupe. Classiquement, ces collectivités spirituelles prennent la forme de religions ou d'idéologies qui, on le sait depuis longtemps, sont des facteurs d'affrontement, d'intolérance et de violence. Elles prendront dès lors d'autres formes et rassembleront ceux qui sont animés d'une foi commune quant au sens à donner à l'humanité. C'est la vision commune que l'on a ou aura de la finalité et de la fin de l'homme, qui déterminera les appartenances structurantes de la vie collective de demain. Une forme d'anti-laïcisme radical, en somme.

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