Isabelle Autissier au Groenland.
Isabelle Autissier
A l’occasion de la parution du tome I de son hors-série « Les champions de la RSE et des territoires durables » intitulé « Engagement : tenir le cap », Bref Eco vous propose ces jours-ci une sélection des articles de ce beau magazine. Aujourd'hui, retour sur l'interview d'Isabelle Autissier.
Isabelle Autissier est navigatrice, écrivaine, militante écologiste et présidente d’honneur du WWF. Elle est la première femme à avoir fait le tour du monde à la voile en solitaire. En prise directe avec les océans pendant plus de quinze ans, elle surfe aujourd’hui sur d’autres vagues en militant en faveur de l’environnement auprès des enfants, des étudiants, mais aussi des collectivités et des entreprises.
Quelles sont les grandes étapes de votre parcours personnel et professionnel ?
Isabelle Autissier : J’ai une chance formidable ! Dès mon plus jeune âge, mes parents m’ont ouvert sur la vie et m’ont fait confiance. À 12 ans, je partais seule en mer avec la responsabilité de mon petit bateau. À l’heure de choisir des études, je voulais habiter près de la mer et exercer un métier en lien avec elle. Je suis ingénieure agronome, diplômée de l’École nationale supérieure agronomique de Rennes. Nous étions moins de dix filles sur une promotion de 80 ingénieurs… Ma carrière professionnelle, orientée vers la recherche, m’a passionnée.
Puis j’ai fait un autre choix, fondateur dans mon engagement, en m’inscrivant à une course autour du monde en solitaire. Un gros morceau… Après quinze ans au large, j’ai voulu passer à autre chose et ouvrir une nouvelle page blanche. Curieuse et désireuse de transmettre, je me suis consacrée à l’écriture.
Et, depuis 2000, en tant que scientifique, je participe au combat, à une certaine prise de conscience et, surtout, à l’élaboration de solutions en faveur de l’environnement. J’ai rencontré l’association WWF, basée sur la science justement, qui me convient parfaitement. Je suis engagée aux côtés de cette organisation internationale.
Le contexte environnemental est compliqué. Mais c’est surtout quand c’est compliqué qu’il faut poursuivre son engagement.
L'engagement, c'est la capacité à faire des choix, à aller à la rencontre de ce que l'on sent au plus profond de soi
Vous incarnez vous-même cette notion d’engagement. Racontez-nous ce que cela signifie pour vous.
I. A. : L’engagement, c’est la capacité à faire des choix, à aller à la rencontre de ce que l’on sent au plus profond de soi. C’est parfois difficile, exigeant, cela peut faire peur mais s’engager mobilise toute notre énergie.
Lorsque je m’exprime sur les sujets environnementaux, les gens me demandent ce qu’ils peuvent faire, à leur niveau, comment ils peuvent eux aussi s’engager. La seule réponse : faire ensemble, porter un combat collectif qui va au-delà de nous-mêmes. Le dépassement et le combat commun permettent d’atteindre des objectifs que nous n’aurions pas pu atteindre seuls. On n’est rien sans les autres. J’ai pu le mesurer toute ma vie. Même dans mes courses en solitaire, j’étais entourée d’une équipe. Le collectif fait partie intégrante de votre engagement.
La réussite d’un projet, quel qu’il soit, tient-il au choix des bonnes compétences ?
I. A. : Un projet est porté par un groupe d’individus. Nous sommes avant toute chose des êtres humains, qui vivons ensemble. Les chiffres, c’est bien. Les taux de croissance, c’est bien. Mais tout ceci doit être au service de l’humain.
Le modèle que vous avez déployé pour vos différentes courses en mer est transposable à l’entreprise. Pensez-vous que les entreprises devraient davantage s’inspirer des parcours de vie et professionnels des sportifs de haut niveau comme le vôtre ?
I. A. : Pour chaque tour du monde, j’ai créé une entreprise. Il y a une multitude de compétences que je n’avais pas : la dimension financière, la gestion, la communication, la technologie… Moi, je savais faire une seule chose : naviguer. Il fallait, autour de moi, une équipe et des individus compétents et engagés. Chacun à sa place mais interconnectés pour avancer ensemble, dans un même but, avec un cap clair en sachant comment y aller.
Et puis il y a les aléas. Le vent… qui n’est pas toujours d’accord avec la stratégie initiale. Alors, on décide et on explique la décision pour embarquer tout le monde. Au sein des entreprises, c’est identique. Elles nous disent qu’elles doivent répondre aux attentes des investisseurs, au marché, et qu’elles n’ont, parfois, pas le choix. Encore une fois, qu’est-ce qui fait sens dans les entreprises ? Le cashflow ? Les outils informatiques et les machines ? C’est l’humanité du projet. Et uniquement cela.
Arrêtant sa carrière professionnelle en 1990, Isabelle Autissier devient, en 1991, la première femme à faire le tour du monde en monocoque. Crédit photo : Isabelle Autissier.
Comment aidez-vous les entreprises à s’engager sur les sujets environnementaux ?
I. A. : L’organisation du WWF favorise le travail avec les entreprises. Qu’elles soient membres du CAC40 ou PME, notre intervention les aide à faire bouger leurs objectifs, leurs méthodes et leurs façons de réunir leurs salariés pour répondre aux questions d’effet de serre, de biodiversité, d’eau, de pollution…
Tous, nous achetons les produits des entreprises. Une bonne partie d’entre nous travaille pour des entreprises. L’entreprise n’est pas hors sol. Elle joue un rôle particulièrement important sur ces sujets car elle est aussi à l’origine de soucis particulièrement importants. Elle a une responsabilité. Beaucoup de dirigeants ont des enfants et veulent un monde vivable pour eux. Avec les dirigeants, nous essayons de trouver comment faire autrement. C’est un travail qui leur parle car ils y passent beaucoup de temps. L’idée est toujours de soutenir un modèle durable. Je fais des conférences avec le WWF et à titre personnel auprès des entreprises, des collectivités territoriales, des collectifs, partout où des individus veulent s’orienter vers une action collective.
Voyez-vous une évolution de l’engagement des entreprises et des organisations ?
I. A. : Je m’investis depuis 2000. À l’époque, les gens qui s’occupaient de développement durable dans les entreprises étaient sous la responsabilité de la communication. Désormais, ils sont au Comex. Cela montre l’importance du sujet pour l’entreprise.
Aujourd’hui, je peux échanger avec un dirigeant. Nous nous comprenons. Il s’intéresse à ce que je dis. Il y a 25 ans, nous n’étions pas entendus. Désormais, les entreprises essaient de se fixer des objectifs environnementaux. Les politiques publiques ont également un rôle à jouer pour mettre tout le monde sur un pied d’égalité et encourager les pratiques vertueuses.
En ces périodes de crises successives, les entreprises maintiennent-elles leurs actions en faveur de l’environnement ?
I. A. : Je remarque, depuis le début des crises, que les entreprises ont très peu bougé leurs objectifs en termes d’environnement. Elles ont fondamentalement compris que c’était important et elles continuent d’en faire une priorité. C’est rassurant. Toutes ne se sont pas encore engagées mais celles qui ont inventé de nouveaux process, ont changé leurs pratiques et formé leurs salariés ne font pas marche arrière. Elles savent qu’elles ont un delta d’avance et mesurent les bénéfices pour leur activité mais aussi pour leurs salariés en quête de sens. Beaucoup ne veulent pas lâcher sur les pratiques vertueuses, même si on est tous moins portés collectivement. Mais on va continuer à se battre pour cela.
Bio express
1956 : naissance à Paris
1962 : à 6 ans, Isabelle Autissier découvre la voile lors de vacances en famille en Bretagne
1978 : elle reçoit le diplôme d’ingénieur agronome spécialisé en halieutique (ce qui concerne la pêche) de l’École nationale supérieure agronomique de Rennes
1980 : elle mène des activités de recherche sur les langoustines et les gros crustacés au sein de l’Ifremer (Institut de recherche dédié à la connaissance des océans)
1987 : elle construit elle-même son premier bateau, baptisé « Parole ».
1990 : elle arrête sa carrière professionnelle et universitaire pour se consacrer à la navigation
1991 : elle est la première femme à faire le tour du monde en solitaire sur un monocoque
2006 : elle publie son premier livret d’opéra « Homo Loquax »
2009 : sortie de son premier roman « Seule la mer s’en souviendra ». Elle est aussi élue présidente de la branche française du WWF
Depuis 2012 : Isabelle Autissier consacre son temps à l’écriture et au militantisme en faveur de l’environnement.
Cet article est issu de notre hors-série « Les champions de la RSE et des territoires durables, à retrouver ici.