Malgré son altitude, Tignes doit composer avec le changement climatique.
Andy Parant
Toute la semaine, Bref Eco vous propose de découvrir « Les Champions de la montagne 2025 », une série d’articles issue de notre hors-série annuel. Deuxième épisode avec le domaine de Tignes.
Alors que certains sites
de haute altitude envisagent le réchauffement climatique comme inéluctable mais se donnent encore quelques décennies pour préparer l’après-ski, Tignes prend les devants en se lançant dès à présent dans un grand exercice de prospective. La question est claire : que veut-on faire de la station dans 25 ans ?
A Tignes, la crise de l’enneigement n’est pas d’actualité. La fréquentation de la station poursuit sa progression : 1,5 million de journées/skieurs en 2021, 1,7 million en 2023 et 1,9 million en 2024. Il se pourrait même que les pistes qui culminent à 3400 mètres aient commencé à attirer des skieurs en provenance de stations de plus basse altitude, même si la statistique est muette, pour l’instant, sur ce sujet. Cette tendance, positive d’un strict point de vue commercial, n’a pas empêché la collectivité de lancer, dès juillet 2023, un vaste débat public sur l’avenir de la station (1).
Changement d’opérateur sur le domaine skiable
Hasard du calendrier ? La Délégation de Service Public (DSP) dédiée à la gestion des remontées mécaniques, qui porte généralement sur plusieurs décennies, arrivait alors à son terme. Son renouvellement (en mai 2026) s’est donc immiscé dans le débat local comme un thème essentiel. Et il a finalement débouché sur une décision qui a fait grand bruit dans l’économie alpine : exit la puissante Compagnie des Alpes (CDA), gestionnaire du domaine depuis 40 ans, au profit d’une société publique locale créée spécifiquement (avec la station voisine de Sainte-Foy-Tarentaise) : ALTTA comme Alliance Locale pour la Transition des Territoires d’Altitude.
Olivier Duch, premier adjoint à la mairie, chargé de l’Economie et de la Transition, expliquait alors ce choix : « Nous sommes aujourd’hui très dépendants de notre domaine skiable et de l’hiver qui représentent de 80 à 90 % de nos activités. Or, la crise climatique génère beaucoup d’incertitudes, y compris dans des stations élevées comme la nôtre dont les glaciers sont touchés par le réchauffement climatique. Notre avenir à terme est donc très incertain, même si nous devrions profiter dans un premier temps d’un effet d’aubaine en accueillant les skieurs de stations moins enneigées. L’enjeu est aussi que les retombées économiques encore positives du ski profitent pleinement à la mutation de notre territoire, à un développement équilibré, à l’habitat, aux transports décarbonés etc., ce qui n’est pas le cas quand une société privée délégataire doit rémunérer des actionnaires éloignés de nos vallées ». Un appel à une certaine souveraineté locale, en quelque sorte.
Risque « mesuré »
La collectivité prendra désormais directement les risques économiques de l’exploitation qu’elle laissait auparavant au délégataire. Elle devra aussi rembourser 110 millions d’euros à la Compagnie des Alpes et s’engage à investir 150 millions d’euros dans le cadre d’un plan pluriannuel. Mais, Oliver Duch estime le risque « mesuré ». « Nous avons convaincu un pool bancaire de nous suivre. Nous pourrons donc assumer nos emprunts sur quinze ans. Puis, alors, engager nos bénéfices sur d’autres lignes budgétaires. Je rappelle tout de même que la CDA affichait 14 millions d’euros de bénéfice net sur son dernier exercice », alors que son chiffre d’affaires est déclaré à 73 millions d’euros (+ 10 %). Une bonne rentabilité, donc.
Pas de doute : c’est un pavé dans la marre que l’arrivée de cet opérateur public qui fonctionnera sur la logique comptable d’une société privée. ALTTA emploiera 550 salariés : 350 sur Tignes et 50 sur Sainte-Foy-Tarentaise pour les remontées mécaniques ; et 150 pour le traitement des pistes. C’est aussi un grand chantier qu’il faut mettre en œuvre. Clément Colin, nommé à la direction générale de la nouvelle société, espère que la grande majorité des salariés de l’ancienne STGM, auxquels il est proposé de reprendre leur contrat de travail, resigneront avec le nouvel opérateur. Quant au système d’information, il devra lui aussi être revu de fond en comble.
À terme, le glacier de La Grande Motte va disparaître
Si élevée soit-elle, Tignes n’en est pas moins elle aussi touchée par le réchauffement climatique, sans pitié pour son glacier de La Grande Motte (3626 mètres d’altitude à son sommet). Symbole et fierté de la station, celui-ci est désormais en souffrance et ne pourra d’ailleurs pas supporter le ski d’été encore très longtemps. En fait, le domaine skiable « se fait grignoter par le haut, dit Clément Colin. Certes, nous ne sommes pas en crise, à court terme, pour nos saisons d’hiver. Mais il est temps de réfléchir à long terme. Dans trente ans, ce ne sera plus la même chose ».
Il faut arrêter de construire des résidences, notre modèle est obsolète
Hubert Didierlaurent, maire adjoint de Tignes, chargé de l’urbanisme.
Le glacier de La Grande Motte devrait disparaître quasi totalement entre 2050 et 2070, nous disent les scientifiques de l’IGE de Grenoble. Il faudra alors renoncer à skier sur le glacier qui ne sera plus le poumon de la station. Avec toutes les conséquences induites : démantèlement de remontées mécaniques et traitement de leurs déchets, réaménagement du domaine skiable, gestion de l’eau, etc. Que faire, par exemple, du téléphérique qui mène aujourd’hui, en continuation du funiculaire, au sommet de La Grande Motte ? L’idée d’un « géotourisme », voire d’un « tourisme de la dernière chance » (voir des éléments naturels avant qu’ils ne disparaissent) est en gestation. Ce genre d’activités contemplatives a d’ailleurs été initié il y a quelques années avec des cabines de téléphérique à l’air libre. Il pourrait s’étendre à la gare d’arrivée de La Grande Motte dans laquelle pourrait être aménagé un lieu de connaissance sur la flore, la faune ou la géologie. Olivier Duch confirme que la boîte à idées est ouverte. « Nous travaillons avec le Parc naturel de la Vanoise sur un concept de plateforme pédagogique à installer au Sommet de La Grande Motte ».
L’érosion annoncée de l’activité ski
À Tignes, la fin annoncée du glacier est devenue le symbole des changement à venir avant même sa disparition. Car si on devrait pouvoir encore skier assez facilement à plus de 2 000 mètres d’altitude en 2050, les auteurs du rapport Tignes 2050 sont clairs : à partir de 2035, le nombre de journées/skieurs va baisser et c’est l’ensemble du modèle économique de la station qui va devoir basculer progressivement. « Nous ne sommes pas vraiment inquiets pour les dix années à venir. Mais on prévoit une érosion du ski à terme. Nous faisons l’hypothèse qu’en 2055, on aura 30 % de journées/ skieurs en moins », affirme Oliver Duch. Car le renouvellement des générations de skieurs aurait entamé sa décrue. L’élu n’y va pas par quatre chemins : « Il faut le reconnaître : le ski c’est loin, c’est cher, c’est compliqué à apprendre et il fait froid. Il est plus facile de prendre un vol pour aller se dorer la pilule au soleil... » (1). Ce que regrette Frédéric Porte, directeur de Tignes Développement : « L’hiver, nous recevons beaucoup de skieurs anglais. Les Anglais, eux, gardent une vraie culture du ski, chez les étudiants notamment, ce que nous perdons en France ».
De la station au village d’altitude
Pour Olivier Duch, la stratégie à mettre en place collectivement tient en une idée simple : permettre une vie heureuse à Tignes, durant toute l’année et pas seulement l’hiver ou même l’été. « Aujourd’hui, le ski représente 92 % de la création de richesse de notre territoire. Mais comment vivra-t-on ici en 2100 ? Le péril est bien réel ». L’hiver 2024-2025, la clientèle étrangère a dépassé à Tignes les 50 % de la fréquentation globale. Une aubaine certes, mais une branche qui peut aussi plier en cas de problème international majeur.
La question de l'accès au logement pour les habitants
Tignes compte aujourd’hui 2 000 habitants, une population en légère baisse. « L’enjeu est de maintenir la population voire de l’accroître ». Pour cela, un certain nombre de conditions sont indispensables, à commencer par l’accès au logement. Or, jusqu’à récemment, l’heure était à la construction et à la spéculation immobilière, alimentée par une demande continue et des perspectives de revente avec plus-value. Résultat : des prix qui auraient doublé entre 2017 et 2024, prohibitifs pour les salariés locaux qui ont du mal à se fixer à Tignes.
À ce propos, l’inquiétude est bien réelle. « Nous avons freiné les autorisations de construction, préempté parfois (lire l’encadré sur le programme Seyjoun) ; nous déployons des projets sociaux avec la Savoisienne pour des BRS (Bail Réel Solidaire) et avec l’Opac. Et nous allons geler le foncier communal pour le destiner au logement. Mais cela ne suffit pas. Actuellement, nous avons encore besoin de 400 logements pour maintenir les familles sur place », dit Olivier Duch. Une question à envisager dans l’avenir, reconnaît-on, à l’échelle de la communauté de communes de Haute-Tarentaise (huit communes).

Le challenge pour Tignes : transformer une station de sports d’hiver en un village de montagne actif toute l’année. Photo D.D.
Immobilier : stop à la spéculation !
Côté promotion et constructions nouvelles, l’heure est semble-t-il au ralentissement. On nous l’affirme : la capacité de logements de Tignes devrait désormais plafonner autour des 30 000 lits. Olivier Duch : « Depuis 2020, nous avons autorisé la création de 1 400 lits (dont 980 lancés en décembre 2022 par le Club Med). Mais parallèlement, nous avons bloqué la création de 2 000 lits touristiques que demandaient des promoteurs. Désormais, nous n’autorisons plus de programmes de plus de 500 lits. Notre priorité, ce sont les rénovations, pour lesquelles la mairie peut d’ailleurs intervenir comme assistant à maître d’ouvrage. Sur 130 bâtiments à rénover sur les différents sites de la station, il en reste 80. Au rythme actuel d’environ dix par an, nous aurons terminé dans huit ans ».
30 000
C'est le nombre de lits auquel Tignes devrait désormais plafonner.
Transformer une station de sports d’hiver en un village de montagne actif toute l’année : le challenge est là. Tignes se donne 25 ans pour y parvenir. Certains se plaisent à rappeler quelques pages d’histoire locale pour souligner la résilience de la commune, en particulier le virage qu’elle a dû prendre, sous la contrainte, avec la création du barrage hydroélectrique et sa mise en eau en 1952. Mais comparaison n’est pas raison. Pour les changement à venir, il faudra de l’imagination.
(1) Ce débat a débouché sur une publication : « Tignes 2050 : un esprit pionnier pour inventer le futur ». Éditions Inverse ; avril 2025.
Cet article est issu de notre hors-série « Les champions de la montagne, à retrouver ici.