Alexandre Saubot : "Aujourd’hui, la France et l’Europe sont perçues par les industriels et les investisseurs comme une terre incertaine".
Marylou Mauricio
A l’occasion de la parution du tome VII de notre hors-série « Les Champions de l’industrie : s’adapter pour gagner », Bref Eco vous propose toute la semaine une sélection d’articles issus de ce numéro. Aujourd'hui, c'est une rencontre avec Alexandre Saubot, patron de l’ETI familiale qui fabrique des nacelles élévatrices, Haulotte Group, implantée dans la Loire, qui est également président de France Industrie depuis 2020. Il défend à ce titre l’industrie française et s’en fait le porte-voix pour redonner de la compétitivité aux industriels français et européens.
Comment le contexte politique international pèse-t-il sur l’industrie française ?
Alexandre Saubot : La situation de l’industrie française reste très contrastée d’un secteur à l’autre, mais le contexte géopolitique l’impacte dans sa globalité. Entre la pression des Chinois, la politique commerciale américaine, le positionnement des pays émergents comme l’Inde, l’accord du Mercosur et même des décisions européennes autour de la souveraineté économique qui tardent à se traduire en décisions concrètes, le paysage économique et politique est très incertain. Or, l’industrie s’inscrit dans un temps long. Elle a besoin de visibilité.
Comment analysez-vous les positions européennes et françaises ?
A.S. : Nous devons faire face à une Europe qui peine à adapter son mode de fonctionnement et ses objectifs stratégiques en matière de souveraineté industrielle et économique pour ancrer l’acte de produire en Europe. Et pour défendre ses entreprises face à des pays qui n’ont pas les mêmes règles. En parallèle, le budget 2026 de la France nous plonge encore dans l’incertitude. Les quelque 20 milliards d’euros de hausse d’impôts, comme les surtaxes sur l’impôt sur les sociétés, ou de non-baisse, comme celle sur la CVAE (Cotisation sur la valeur ajoutée des entreprises) alors qu’une réduction était prévue dans le projet de loi de finances initial, pèsent fortement sur les entreprises. Depuis quatre ans, le CIR (Crédit impôt recherche) est cependant préservé. Mais les environnements sont très incertains dans un monde où les enjeux de souveraineté ne sont pas au beau fixe. Nous évoluons dans une véritable guerre économique. La priorité devrait être d’adopter une stratégie qui favorise la production en Europe et en France.

Alexandre Saubot a interpellé le président Emmanuel Macron, à Anvers, en février 2026, lors de l’European Industry Summit : « Plus que des mots, nous avons besoin de décisions face à l’accélération de la désindustrialisation en Europe », a-t-il dit. © Frederik Beyens
Quels sont les secteurs économiques qui s’en sortent et ceux qui souffrent ?
A.S. : Les domaines de la cybersécurité, de l’armement, de la défense, de l’aéronautique font partie des secteurs qui vont plutôt bien. En revanche, d’autres sont touchés de plein fouet, notamment par la faiblesse de la consommation des ménages. L’ameublement et le textile sont impactés pour cette raison. L’automobile et la chimie souffrent aussi. Les dernières données chiffrées montrent cependant que, pour le moment, l’industrie française résiste. Nous ne notons pas d’effondrement, mais le secteur reste très fragile.
Quel est l’état d’esprit des industriels face à cette fragilisation ?
A.S. : Les inquiétudes des industriels sont bien présentes, car des décisions ne se prennent pas. Les choix stratégiques sont suspendus. Les industriels continuent de faire leurs métiers, de produire, d’augmenter leurs capacités de production s’ils en ont réellement besoin, mais les investissements significatifs, stratégiques, comme la construction d’une usine par exemple, sont reportés. Or, cela aura un impact dans 18 ou 36 mois, car l’industrie agit sur le temps long. Aujourd’hui, la France et l’Europe sont perçues par les industriels et les investisseurs comme une terre incertaine. Et ce n’est pas bon…
Voyez-vous cependant des éléments positifs ?
A.S. : L’envie des industriels français n’a pas disparu. Ils demandent simplement que les conditions de produire en France et en Europe soient améliorées : simplifier la bureaucratie, arrêter d’augmenter les taxes et les impôts de production, nous rendre nos capacités de production, nous donner les moyens d’investir et d’innover davantage. Bref, d’arrêter de gripper le système en permanence. Entre 2017 et 2024, l’industrie a recréé des emplois. C’était positif et possible. Rappelons qu’un emploi industriel équivaut à trois à quatre emplois induits, un ratio important pour un secteur qui irrigue pleinement les territoires. Auvergne-Rhône-Alpes en est l’exemple.
Zoom sur France Industrie
Vous dites souvent que les cursus de formation actuels pour les métiers de l’industrie peuvent parfois être des freins pour la relancer. Pourquoi et comment faire pour que le secteur dispose des compétences et des talents dont il a besoin ?
A.S. : Les formations proposées ne sont pas toujours en adéquation avec les besoins des industriels. Bâtir les cursus à la demande du monde économique et des différentes filières permet de pourvoir en compétences les entreprises selon leurs attentes. Citons l’exemple de la filière nucléaire. En 2024, elle compte plus de 200 000 emplois directs et indirects. D’ici à 2034, elle prévoit de recruter près de 100 000 talents, de tous les niveaux, du CAP au doctorant. De plus, nos industries sont confrontées à une pyramide des âges défavorable. Les départs à la retraite de personnels aux compétences importantes approchent. Nous serons alors face à une question de volume, d’attractivité de nos métiers, auprès des jeunes, mais aussi des femmes. Pour cela, nous travaillons dans les régions, au plus près du terrain et de nos industries, avec les recteurs, les écoles, les centres de formation et les collectivités. Les lycées professionnels sont une formidable réserve de talents qui nous servira quand la dynamique reprendra.
En termes d’innovation, l’industrie française est-elle bien positionnée ?
A.S. : La part de la R&D dans le PIB français est plus faible que celle de nos voisins allemands par exemple. Mais elle est aussi le reflet d’une industrie qui, elle-même, occupe une part plus faible dans notre PIB. La faiblesse de notre recherche reflète la faiblesse de notre industrie. Il faut clairement plus d’industrie, plus d’innovation, plus de recherche, plus de possibilité de prendre certains risques. Quand on supprime le risque, on supprime la croissance. Depuis 20 ans, on fait le choix du moindre risque, ce qui implique moins de financements, moins de production, moins de recettes pour l’État, donc en fait moins de ressources pour notre modèle social.
Auvergne-Rhône-Alpes est la première région industrielle de France. Est-ce que certains paramètres faisant son succès sont ou pourraient être déployés ailleurs en France ou en Europe pour relancer durablement l’industrie ?
A.S. : Notre région présente une histoire et une tradition industrielles ancrées dans le territoire avec un réel attachement et une forte acceptation de ce secteur sur ses terres. L’Ain et ses nombreuses usines, dans la plasturgie notamment, mais aussi l’agglomération de Clermont-Ferrand avec Michelin, la Vallée de l’Arve, la région lyonnaise avec de grandes entreprises comme Seb ou Mérieux, structurent une industrie locale forte. Cette histoire permet de conserver des compétences, des structures professionnelles impliquées et, globalement, un collectif régional « supportif » de notre industrie. Notre capacité à travailler ensemble est un modèle qui pourrait être reproduit ailleurs. Malgré notre envie, nos industries locales souffrent du même handicap que le reste de la France: les contraintes réglementaires et le manque de simplification. En région, un bon terreau industriel existe. Mais il faut des graines et de l’eau pour que cela fonctionne.
Alexandre Saubot : son parcours
Diplômé de l’école Polytechnique, Alexandre Saubot occupe au début de sa carrière plusieurs postes dans la haute administration : délégation générale de l’armement, direction du Trésor, ministère de la Culture. Il rejoint ensuite Natexis à la direction des fusions-acquisitions. Puis il prend la tête de Haulotte Group en 2004.
En parallèle du développement de l’ETI qui emploie, en 2024, 1 900 personnes dans le monde et a réalisé un chiffre d’affaires de 634 millions d’euros, dont 80 % à l’international, il s’engage dans des organisations patronales et publiques.
Il préside l’UIMM entre 2015 et 2018 et est élu vice-président du Medef et de Pôle emploi. De 2019 à 2021, Alexandre Saubot est le premier président de l’Opco 2i, l’opérateur de compétences interindustriel. En novembre 2020, il est élu président de France Industrie.
Il est également président du conseil d’administration de France Travail depuis janvier 2024.
Cet article est issu de notre hors-série « Les champions de l'Industrie, à retrouver ici.