Vétérinaire de formation, Érick Lelouche est entré chez Boehringer en 2007. Il est président de Boehringer Ingelheim France depuis janvier 2020.
Jean-Luc Mège
Président du laboratoire pharmaceutique allemand Boehringer Ingelheim en France, Érick Lelouche est en première ligne pour constater les liens entre santé humaine, santé animale et santé environnementale. Ce concept de « One Health » a été mis sur le devant de la scène avec la pandémie de Covid. Mais il reste encore des consciences à éveiller pour faire comprendre l’importance stratégique de faire travailler ensemble tous ces acteurs afin de prévenir une prochaine épidémie.
Le 3 novembre dernier, à l’occasion de la Journée mondiale One Health, vous avez cosigné une tribune dans L’Obs appelant à l’action collective pour « revoir le financement de la recherche et les moyens de riposte ». En quoi cette approche globale de la santé est-elle si importante ?
Érick Lelouche : Les épidémies de SARS, grippe aviaire, Ebola et plus récemment de Covid-19 cachent un fait dont il faut prendre conscience : 75 % des nouvelles maladies infectieuses émergentes qui touchent l’homme sont d’origine animale. Et la situation pourrait même se dégrader avec le réchauffement climatique, lié notamment à la déforestation, qui va intensifier ce phénomène en multipliant les interactions entre l’homme et l’animal. À ce jour, il y aurait 1,7 million de virus chez l’animal que nous ne connaissons pas. Et si la pandémie de Covid a joué un rôle d’accélérateur dans la prise de conscience, nous sommes encore loin du compte et restons tout aussi vulnérables qu’en 2019 face aux risques zoonotiques.
Pourquoi ces mondes s’ignorent-ils ?
Érick Lelouche : Aujourd’hui, dès la formation des médecins et des vétérinaires, il n’y a absolument rien en commun, alors qu’il y a de nombreuses disciplines de base qui reviennent dans les deux formations. Ce fonctionnement en silos remonte même plus haut : la santé humaine dépend du ministère de la Santé, la santé animale du ministère de l’Agriculture et l’environnement, du ministère de la Transition écologique. Or, c’est uniquement en ayant une approche décloisonnée de la santé que nous arriverons à faire bouger les lignes. C’est en protégeant les animaux, par la prévention notamment, que nous éviterons les transferts à l’homme. J’ai peur qu’un jour ou l’autre, la grippe aviaire passe à l’homme. Il faut anticiper cela !
À Lyon, avec le Hub VPH (Lyon veterinary public health initiative), nous avons réussi à créer une chaire universitaire associant l’Université Claude Bernard Lyon 1 et VetAgro Sup. Et depuis septembre 2022, un master international « One Health : Managing Health of Populations », est intégré au parcours de master 2 de la mention « Santé Publique » de l’Université Claude Bernard Lyon 1 et cohabilité par VetAgro Sup.
Je suis convaincu que la rage pourrait être éradiquée si les médecins et les vétérinaires travaillaient ensemble
Lyon pourrait avoir une carte à jouer en matière de One Health ?
Érick Lelouche : Charles Mérieux avait déjà compris en son temps le lien entre santé humaine et animale, auxquelles il faut désormais ajouter l’environnement. L’annonce du regroupement d’équipes de l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM) et de l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) au sein d’un même bâtiment à Lyon en 2024, constitue un signal fort en faveur du One Health. Le projet de création d’un biocluster en immuno-infectiologie, à travers l’approche One Health, va aussi dans ce sens, tout comme Aurobac, la joint-venture sur l’antibiorésistance que nous avons créée avec Evotec et bioMérieux.
Justement, qu’en est-il du One Health au sein même de Boehringer Ingelheim ?
Érick Lelouche : Étant l’une des rares entreprises de la pharma à intégrer santé humaine et animale, nous avons toute légitimité à nous positionner sur le sujet. Mais même chez nous, cette tendance forte à travailler en silos persiste. Nous avons donc lancé en France un « Do tank » (groupe d'action) dédié au One Health, en mettant des vétérinaires, des médecins et des collègues de nos sites R & D et industriels autour de la même table pour réfléchir et faire des propositions. Il faut provoquer des synergies !
Cet article a été publié dans le numéro 2520 de Bref Eco.