Philippe Aghion, prix Nobel d'Economie, lors des Jeco, les Journées de l'Economie, qui se sont déroulées à Lyon, en novembre 2025.
Jeco
Tout juste auréolé du prix Nobel d’économie 2025, Philippe Aghion était à Lyon pour les Journées de l’Économie. Aux côtés de Joel Mokyr et Peter Howitt, il a été distingué pour ses travaux sur la croissance tirée par l’innovation et l’impact des nouvelles technologies. Pour Bref Eco, il revient sur les conditions qui permettent à un pays – et à une entreprise – d’innover durablement : éducation, concurrence, écosystème financier… et liberté d’entreprendre.
Comment définissez-vous l’innovation ?
Philippe Aghion : L’innovation transforme le mode de vie, affecte la qualité de vie, l’améliore grâce à un produit ou un service qui n’existaient pas ou sont devenus accessibles financièrement grâce à des nouveaux moyens de production moins chers.
On parle d’innovations technique, technologique, marketing, sociale, environnementale... La « vraie » innovation, n’est-elle pas plutôt technique ou technologique ?
P.A. : Il n’y a pas de vraie innovation. Il y a des innovations que l’on mesure mieux que d’autres. L’innovation peut être aussi comportementale, pour les individus, ou organisationnelle, pour les entreprises. Par exemple, quand une entreprise décide de créer des profit centers plutôt que d’installer la R&D quelque part et la production ailleurs, c’est une innovation organisationnelle très importante. L’innovation est un mot très large qui englobe ce qui affecte la façon de produire, de consommer et qui, indirectement et directement, impacte la qualité de vie.
L’innovation est-elle plus importante dans les grands groupes, les PME ou les start-up ?
P.A. : On n’innove pas de la même manière selon la taille de l’entreprise. En général, les grands groupes déposent beaucoup de brevets mais les innovations fondamentales, de pointe, proviennent souvent des nouveaux entrants car il n’est pas toujours simple d’innover dans les grands groupes. Les collaborateurs sont pris par la logique du groupe. Souvent, mais pas toujours, les innovations de rupture se font en dehors des grands groupes, qui, parfois, absorbent, plus tard, ces entreprises innovantes. D’ailleurs, certains collaborateurs quittent ces grands groupes pour développer leurs innovations, qui sont parfois rachetées par ces mêmes structures.
Il faut assurer un écosystème financier à chaque étape de l'innovation
Existe-t-il une bonne organisation pour favoriser l’innovation ?
P. A. : Tout d’abord, c’est une question d’éducation. L’éducation est absolument fondamentale. Les Marie Curie perdues sont victimes d’un système éducatif qui ne permet pas aux talents, aux innovateurs potentiels de s’exprimer. Le pilier de toute politique d’innovation est l’éducation, et cela, bien avant les subventions à la R&D. Il faut impérativement avoir un système éducatif qui donne sa chance à tous les talents.
Ensuite, des moyens financiers doivent être alloués à l’innovation de rupture. Pour le high-tech, le capital-risque est très utile. Ensuite, quand l’entreprise grandit, les investisseurs institutionnels deviennent nécessaires. Il faut assurer un écosystème financier à chaque étape. Enfin, les entreprises en place ne doivent pas empêcher d’innover. La politique de concurrence devient très importante.
Que pensez-vous du Crédit impôt recherche, un dispositif français plutôt unique ?
P. A. : Il est mal ciblé. Il existe ailleurs mais il est mieux ciblé. En France, c’est du chantage à la délocalisation pour compenser les impôts de production et une charge fiscale plus importante que dans d’autres pays. Or, l’environnement fiscal a changé mais le CIR n’a pas évolué d’un iota. Je suis pour le remettre à plat, pas pour en réduire forcément le périmètre, mais déjà pour l’évaluer et le cibler davantage sur le high-tech et les innovations de rupture.
Heureusement, la taxe Zucman a été évitée. Avec cette taxe, les recherches sur l'IA échappaient complètement à la France
Comment se positionne la France en termes d’innovations ? On évoque notamment nos chercheurs de bon niveau.
P. A. : La France dispose d’une recherche scientifique de qualité, mais celle-ci débouche rarement sur des innovations de rupture. Cela s’explique par un écosystème peu favorable, notamment sur le plan financier : le capital-risque et les investisseurs institutionnels ne sont pas suffisamment présents, et l’environnement réglementaire et fiscal n’est pas assez adapté pour encourager l’innovation. Heureusement, pour le moment, la taxe Zucman a été évitée. Clairement, avec cette taxe, les recherches sur l’IA échappaient complètement à la France.
Pour moi, cette taxe était l’anti-Draghi (voir encadré). Mario Draghi dit que l’Europe est en décrochage par rapport aux États-Unis et désormais à la Chine. Il faut créer un environnement favorable à l’innovation de rupture : marché unique, vraiment unique ! ; écosystème financier avec capital-risque, investisseurs institutionnels ; et des équivalents des Darpa (Defense advanced research projects agency) aux États-Unis, qui sont une manière proconcurrence de faire de la politique industrielle.
Le rapport Mario Draghi
Le rapport de Mario Draghi, publié en octobre 2024, fait état de 170 recommandations pour redonner sa compétitivité économique à l’Europe, en décrochage face à la Chine et aux États-Unis. Trois défis principaux sont avancés : combler le fossé de l’innovation ; élaborer un plan commun pour la décarbonation et la compétitivité ; renforcer la sécurité de l’Europe et réduire sa dépendance à l’égard des puissances économiques étrangères.
L’IA ne devrait finalement pas échapper à la France et à l’Europe, selon vous ?
P. A. : La France et l’Europe ont des grands atouts : de fantastiques mathématiciens et informaticiens, des chercheurs qui sont des piliers de la révolution de l’IA. Ces chercheurs aiment vivre en Europe avec son modèle social, sa démocratie et sa liberté. L’Europe présente des atouts pour attirer les meilleurs chercheurs en IA. La prochaine révolution de l’IA peut tout à fait se faire en Europe qui peut être un acteur de premier plan. Mais il faut se doter des institutions qui le permettent, et qu’il y ait une volonté politique. Quelques pays européens qui ont cette volonté politique pourraient commencer à innover ensemble dans des domaines-clés comme l’énergie, la santé, la défense et l’IA. L’Europe peut vraiment agir avec une organisation comme celle-ci. Mais la France doit être en état de marche pour être un pilier d’une telle organisation.
Parlez-nous de votre théorie de la croissance par l’innovation et des bienfaits de la concurrence pour laquelle vous avez été prix Nobel d’économie 2025.
P. A. Cette théorie montre que la croissance de long terme résulte de l’innovation cumulative où chaque innovateur construit sur la base d’innovations précédentes. On se repose toujours sur l’épaule de géants qui vous ont précédés. Autre idée de notre théorie : l’innovation ne tombe pas du ciel mais on innove car on espère avoir des rentes d’innovation, grâce à des nouveaux produits ou à des produits fabriqués moins chers, pendant un certain temps, jusqu’à ce que quelqu’un fasse mieux. La troisième idée, c’est la destruction créatrice, les nouvelles innovations remplacent les anciennes technologies. On voit cependant une contradiction au cœur de ce processus. Il faut évidemment des rentes d’innovation pour inciter à l’innovation.
Mais les innovateurs d’hier sont tentés d’utiliser leurs rentes pour empêcher de nouvelles innovations car ils ne veulent pas, à leur tour, être victimes de la destruction créatrice. Gérer l’économie de marché, c’est gérer cette contradiction. On veut un monde avec des nouveaux innovateurs, qui se développent. Mais on veut aussi être sûr que, quand ils deviennent plus gros, ils n’empêchent pas les nouveaux d’arriver. C’est pour cela qu’il faut à la fois l’éducation, pour permettre à des nouveaux d’arriver, un écosystème financier, pour qu’ils se développent et une politique de concurrence pour s’assurer que quand ils deviennent grands, ils n’empêchent pas d’autres de rentrer.
Avez-vous trouvé des écosystèmes comme vous venez de décrire ?
P. A. : Le Danemark est plutôt bien organisé comme cela. Les pays scandinaves et rhénans tendent vers ce modèle.
Quels sont vos prochains sujets de recherche ?
P. A. : Mes travaux concernent toujours les politiques d’innovation, l’organisation du CIR, la construction de politiques de R &D optimales, l’impact de la concurrence sur la dynamique des entreprises et la croissance globale. Je développe des modèles de croissance qui permettent de mesurer les effets des différentes politiques de concurrence, des politiques monétaires et des incitations à l’innovation sur les entreprises. J’étudie également l’impact de l’intelligence artificielle sur l’environnement, la croissance et l’emploi. Enfin, une part importante de mes recherches porte sur l’innovation verte.
Qu’est-ce que l’innovation verte ?
P. A. : Ce sont de nouvelles sources d’énergie ou des systèmes de production moins énergivores. C’est l’innovation de l’adaptation face aux changements climatiques par exemple. Je travaille aussi sur comment verdir une chaîne de valeur en analysant l’ensemble des composants et des process d’une industrie.
Il faudrait inventer de nouveaux indicateurs autres que le PIB qui permettent de mesurer les innovations de qualité
Vous parlez de décroissance endogène...
P. A. : J’étudie comment on passe de la quantité à la qualité, en agissant sur les process internes. Cela revient à passer des innovations qui visaient à produire plus à des innovations qui permettent de produire autrement et de meilleure qua lité. Or, la croissance du PIB ne mesure pas parfaitement cela. Typiquement, les innovations de qualité, souvent des services, sont moins bien mesurées par le PIB. Il faudrait inventer de nouveaux indicateurs autres que le PIB.
Quel est l’impact sur vos recherches de votre récente désignation comme prix Nobel d’économie ?
P. A. : J’ai eu la chance de rencontrer Peter Howitt, de travailler avec lui sur cette nouvelle théorie d’un nouveau modèle de croissance que l’on dit « schumpétérien ». Cette théorie se développe après nous, par beaucoup de disciples, et est devenue la théorie dominante désormais. C’est beaucoup de travail. Mais c’est aussi un coup de chance ! Quand on sent que l’on tient quelque chose, il faut aussi être très persévérant, se battre, faire preuve de volonté. Il faut garder la foi. Il faut être ambitieux, se dire que l’on travaille pour de grandes idées et ne pas craindre de prendre des risques. L’important finalement reste l’impact et l’influence que nous aurons.
Recevoir le prix Nobel est une manifestation de plus que ce que l’on fait présente une réelle contribution à la recherche. Le prix Nobel donne des moyens supplémentaires, mais surtout il offre un mégaphone pour parler de notre théorie et pousser encore plus notre approche.
Bio express
Né en 1956 à Paris, Philippe Aghion est le fils de Gaby Aghion, fondatrice de la marque de prêt-à-porter Chloé. Il est aujourd’hui professeur au Collège de France, à l’Insead et à la London School of Economics et membre de l’Econometric Society et de l’American Academy of Arts and Sciences.
Ses recherches, notamment au sein de son Innovation lab du Collège de France, et les ouvrages qu’il publie traitent de l’économie de la croissance. Il travaille avec l’économiste Peter Howitt sur le paradigme de la croissance schumpétérienne, utilisé pour analyser les politiques de croissance et le rôle de l’État dans le processus de croissance.
Cet article est issu de notre hors-série « Les champions de l'innovation, à retrouver ici.